Destination : 98 , Destination secrète.


Couleur lavande

A la mort de son père, qui était survenue brutalement, Caroline rechigna longtemps à s’attaquer au legs paternel.
Les tiroirs du bureau débordaient, les étagères croulaient sous des montagnes de papiers, manuscrits en tout genre, allant des notes prises pour ses recherches littéraires à des écrits plus personnels, journal intime, réflexions philosophiques, ébauches d’ouvrages, fragments de romans, sans compter une abondante correspondance.
Désormais, tous ces papiers faisaient partie de son héritage. Il faudrait bien se décider à les lire, les trier, les classer.

Quelque chose en elle se refusait à l’opération : autant son père lui avait donné, transmis de son vivant, quelques-uns des textes qu’il jugeait achevés et montrables, autant ce dont il s’agissait maintenant lui semblait d’un tout autre ordre. Qu’aurait-il réellement voulu, d’ailleurs, s’il avait eu le temps de pouvoir en dire quelque chose ?
Elle avait l’impression, si elle se plongeait dans la lecture de ses écrits, de commettre tout à la fois une effraction, comme si elle allait lui voler quelque chose de cher, qu’il lui avait en quelque sorte masqué, et une infraction, de l’ordre du tabou enfreint, de l’interdit transgressé, du viol d’intimité, alors qu’il lui était désormais impossible, post mortem, d’avoir son mot à dire sur le sujet.

Sa mère, par ailleurs, revenait régulièrement à la charge : « je t’en prie, il faut trier, classer, conserver, faire tiens tous ces mots déposés, ainsi, tu respecteras la mémoire et l’héritage de ton père, ainsi, tu assureras la pérennité de sa pensée, de son esprit, ainsi, il vivra en toi. Tu ne peux pas laisser tout cela à l’abandon, il faut que tu puisses aussi le transmettre à tes enfants, c’est ça, être humain, ne pas rompre le fil, passer sans cesse le relais. En tout cas, je te le demande, car pour moi, c’est vraiment au-dessus de mes forces. » Elle ajoutait : « et puis, ça te permettra de le connaître mieux, de comprendre mieux ton histoire à travers lui… ».

Là, Caroline restait extrêmement perplexe : comment accéder à l’intimité non dévoilée de son père pouvait-il l’éclairer sur elle-même ? comment approcher un père inconnu, car c’est bien de ça qu’il s’agissait, pouvait-il la faire se comprendre mieux ? qu’avaient à voir avec elle les pensées qu’elle déroberait à son père ?

Elle trouva pendant de longs mois d’excellentes raisons d’éviter de se confronter à la situation, qui la mettait vraiment mal à l’aise. Manque de temps, tour de rein, embarras gastrique (cette dernière pathologie, réelle, était d’ailleurs apparue depuis la mort de son père), affaires urgentes à régler, que sais-je encore…

Un jour, cependant, à reculons, elle finit par se résoudre à s’attaquer à ce qui ne lui avait pas été légué, donné, mais dont elle avait bel et bien hérité, presque par accident, lui semblait-il. Cette différence continuait à lui paraître de taille.

Pour cela, elle s’était décidée à une première approche, de laquelle elle comptait bien écarter tout ce qui paraissait un tant soit peu personnel : pas de correspondance, ni de journal intime, ni de récits qui auraient eu l’air autobiographiques.

Nerveuse, mais pas trop, son choix lui apparaissant comme finalement très judicieux, elle commença par la bibliothèque, l’endroit certainement le plus neutre de la pièce. Encore que le choix des ouvrages lui parût rapidement très révélateur des choix de son père, dans des domaines qu’elle n’aurait pas soupçonnés. Par exemple, lui qui était un athée convaincu et militant, possédait un nombre impressionnant d’exégèses de la Bible.

Après un coup d’œil rapide, elle empoigna quelques ouvrages, en tourna sommairement les pages, plus pour les épousseter machinalement que pour prendre vraiment connaissance de leur contenu.

Le dernier qu’elle prit était très étrange. Il s’intitulait « Comment survivre à la ménopause ? », sans qu’il soit précisé s’il s’agissait d’un ouvrage pour femme, ce qui paraissait à première vue évident, ou d’un traité pour aider les maris à surmonter cette épreuve difficile pour eux aussi, ce que sa présence dans la bibliothèque de son père pouvait amener à croire. Cela poussa Caroline à l’ouvrir.

Il en tomba une enveloppe bleue lavande, adressée à son père et postée du Havre le 5 juin 1949. Tiens, moins d’un an avant ma naissance, se dit Caroline.
L’enveloppe n’était pas ouverte. L’écriture, des pleins et des déliés à l’encre violette, laissait deviner la féminité de l’expéditeur. Au dos figurait, dans l’angle du rabat, une initiale minuscule, un élégant P. avec une hampe, comme si on avait voulu la cacher à quiconque d’autre que son destinataire.
Pourquoi son père n’avait-il pas ouvert cette lettre ? Qui était cette Patricia, Pierrette, ou Paule inconnue ? Se pouvait-il que sa mère ait intercepté cette lettre, qu’elle n’ait osé ni la lire, ni la jeter ? Que ce soit elle qui ait choisi de cacher ça dans ce curieux livre, dans la bibliothèque de son père ?
Si tel était le cas, Caroline devait l’affronter pour lui demander de quoi il retournait.
Mais si ce n’était pas sa mère qui avait caché cette lettre ? Alors, il était impossible de la troubler en lui en révélant l’existence.
Allait-elle prendre sur elle de l’ouvrir ? Une certaine curiosité la taraudait.
Elle réfléchit deux minutes, et se décida finalement à la lire.

Elle parcourut plusieurs fois les deux feuillets recouverts de la même encre violette que celle de l’enveloppe. Son cœur battait la chamade. Une forte émotion la submergeait, pesant sur sa poitrine, raréfiant son souffle.
Cette missive lui donnait, enfin, toutes les clés pour comprendre le comportement de son père à son égard, et la façon dont le secret et le non-dit pesant avaient empoisonné lentement sa vie entière.

Elle s’assit, pour se reprendre, essayant de calmer les sensations contradictoires qui s’affrontaient en elle, soulagement et colère mélangés envers son père, puis quitta brusquement la maison paternelle. Il fallait qu’elle raconte tout ça à Eric, il l’aiderait à savoir que faire de cet héritage-là, qui lui sautait dessus alors qu’elle ne l’attendait pas. Il l'épaulerait dans cette épreuve, il saurait comment trier, lui.

Mais que faire de la lettre ? La remettre dans le livre, et ranger les deux sur l’étagère, jusqu’à oublier ce qu’elle avait lu ? Mettre ça dans ses propres affaires ? Elle était incapable de décider quoi que ce soit. Elle ne savait rien, sauf cette sensation vive de colère et de vide.
Elle sortit, la lettre à la main. Au coin de la rue, sur une impulsion qu’elle aurait peiné à expliquer, elle jeta dans la poubelle lettre et enveloppe déchirées en menus morceaux.

Le soir, lorsqu’elle entreprit d’expliquer ce qu’elle avait découvert à Eric, elle se rendit compte qu’elle en était incapable. Non que les choses soient trop difficiles à énoncer, trop douloureuses, non qu’elle soit débordée par l’émotion, bien qu’elle le fût.

Non, elle était tout bonnement incapable de se souvenir d’un seul des mots lus. Comme si elle n’avait pas su les lire.

Sa mémoire ressemblait à une page couleur lavande, non imprimée.



Christine C.